Du royaume des rêves
Là où la rivière rêve encore à sa manière, commence une expédition qu’il était impossible de remettre au week-end suivant.
J’ai beau essayer encore et encore, impossible de trouver le sommeil. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois un lieu de pêche sorti tout droit de mes rêves d’enfant. Une petite eau, tout au plus un quart d’hectare, dont la forme rappelle un ancien lit de rivière et dont la largeur n’atteint peut-être que trente mètres. Tout le plan d’eau est bordé de vieux chênes qui ont déjà vu passer plusieurs générations. Partout règne un silence irréel, si l’on excepte le concert de la nature alentour. La surface est sombre et brillante comme un miroir, et mon esprit ne fait qu’errer dans l’idée de ce qui se cache dessous. Voilà déjà la troisième nuit que ces souvenirs me poursuivent, sans que je parvienne à les arrêter.
C’est bien réel, ce n’est ni un rêve ni une image de mon esprit, mais un véritable spot sur lequel je suis tombé tout à fait par hasard au fil de mes trajets. Une réalité qui me hante et m’empêche de dormir. Et comme si cela ne suffisait pas, ce n’est là qu’un minuscule morceau du puzzle. Il s’agit très probablement d’une partie de la rivière voisine, à l’époque où la mer morte n’était encore que souffrante.
Et puis il y a la rivière
Nous pouvons continuer à rêver. Aucune régulation, seulement des méandres irréels. Des berges vertes pleines d’arbres et d’arbustes, les berges elles-mêmes formant un enchevêtrement de racines mises à nu. Des iris partout et de hautes herbes, tandis que le courant lui-même est rempli d’obstacles et de champs de nénuphars. Je ne comprends pas où je me suis retrouvé, mais c’est le paradis.
Vous comprenez sans doute qu’il était impossible de tenir comme ça. Je ne tiendrai pas jusqu’au week-end suivant, alors je prévois l’expédition dès le milieu de la semaine. Et comme je connais un autre fou sur la même longueur d’onde, je ne pars pas seul pour cette aventure.
Rivière ou petit lac de rêve ?
Le seul dilemme que je n’arrive pas à trancher, c’est où aller d’abord et surtout comment.
On tente la petite rivière au flotteur près des nénuphars ?
Ou la pêche légère de la carpe sur le plan d’eau mentionné ?
Et le feeder ? Ça pourrait marcher aussi.
Au final, je prends tout, tout simplement.
Je prépare mon matériel de pêche à la carpe et j’y ajoute tout l’équipement pour la pêche au flotteur et au feeder. Je prends des bouillettes et des asticots, des vers de fumier et des lombrics, bref, tout.
Déception
Le trajet nous prend environ une heure et je tiens déjà à peine en place. Dans la voiture, je règle peu à peu mon dilemme quant à l’endroit où commencer, et au final je mise tout sur le petit plan d’eau. Mais lorsque nous arrivons au bord de l’eau, une mauvaise surprise et une grande déception nous attendent. Le permis fédéral n’est pas valable sur ce parcours, et il faut se procurer une autorisation spéciale. J’étais tellement concentré sur cette journée qu’il ne m’est même pas venu à l’esprit de vérifier les choses les plus élémentaires. Je regarde tristement cette merveille, ce décor digne du Seigneur des anneaux, et je ravale mon envie. Du moins pour le moment.
Rivière
Le choix suivant est désormais clair : la petite rivière pleine de nénuphars. Nous contournons donc le parcours qui nous est inaccessible et nous nous dirigeons vers un immense mur de verdure. Si je ne connaissais pas ce cours d’eau, et si le grondement du déversoir voisin ne le trahissait pas légèrement, il resterait assurément caché la majeure partie de l’année. Cette petite rivière est à ce point abritée et encaissée dans le paysage que, même lorsque je marche à peine à deux mètres de sa berge, elle m’échappe encore. Ses berges vierges laissent deviner que ce tronçon ne compte sans doute pas parmi les plus fréquentés, ce qui ne fait peut-être que renforcer son atmosphère. Comme le petit lac plus bas, la rivière est elle aussi bordée, des deux côtés, d’arbres séculaires. Les berges sont abruptes et, la plupart du temps, formées d’un enchevêtrement lisse de racines mises à nu par ces géants. Ici, le cours d’eau ne dépasse pas quatre mètres de large, et sa profondeur d’environ un mètre cinquante, parfois davantage, me surprend assez. Tout autour, des buissons et des herbes, des branches d’arbres qui couvrent plus des deux tiers du courant, et un calme incroyable. La couleur de la rivière me rappelle le Neusiedler See autrichien, et son mystère agit sur mon cœur de pêcheur comme un aimant. Je ne sais pas s’il y a des carpes ici, si des tanches et des brèmes larges comme des pelles y nagent, mais quoi qu’il en soit, je sais que je n’y résisterai pas et que j’y reviendrai pour quelques sorties. Pas pour celle d’aujourd’hui, pourtant. Puisque les choses se sont un peu compliquées avec ce plan d’eau inaccessible, nous avons décidé de partir en petite reconnaissance dans les environs, qui sait combien de trésors cette région cache encore.
Jamais deux sans trois, à la cinquième tentative
Le prochain parcours qui a retenu notre attention se trouve à une dizaine de kilomètres sur le chemin du retour. D’après les cartes, il devrait être en grande partie envahi par la végétation, ce qui constitue une autre tentation pour notre stalking, mais nous découvrons malheureusement que la végétation a entièrement repris possession du plan d’eau et qu’il n’y reste pas la moindre trouée d’eau libre.
Le quatrième choix de ce trip est un plan d’eau niché dans une petite vallée, encore dix à quinze kilomètres plus loin. Il s’agit d’un réservoir de moins d’un hectare, dont une partie est encombrée d’arbres tombés. Et puisque nous roulons déjà si bien, pourquoi nous arrêter alors qu’il y a encore un autre parcours tout près. Nous irons y jeter un œil aussi, puis nous déciderons au feeling.
Nous arrivons donc à un autre plan d’eau, le dernier de la série, un peu plus grand qu’un hectare, et là, nous en restons bouche bée. Une fois de plus, l’eau est nichée dans une nature incroyable, pleine d’arbres et d’arbustes. La partie gauche de la berge forme une petite baie, en grande partie noyée dans les buissons et les herbes, tandis que le reste de cette rive est occupé par d’immenses saules et des arbustes en fleurs. Au milieu de cette végétation, nous découvrons plusieurs postes déjà marqués, qui avancent jusqu’aux deux tiers du plan d’eau. L’arrière de ce côté est un vrai carnage, rempli d’obstacles. La rive droite, elle, est entièrement livrée à la nature : elle commence par un mur de buissons sauvages, puis jusqu’à l’arrivée d’eau, ce n’est qu’un arbre tombé après l’autre.
C’est une pure merveille, et je me sens comme je ne me suis pas senti depuis des années. De l’excitation, de l’adrénaline, la seule vue de ce paradis suffit déjà à me rendre heureux, c’est un baume pour l’âme d’un pêcheur.
C’est décidé !
Nous déballons donc rapidement nos affaires et nous optons tous les deux pour la même tactique. Une canne au flotteur et l’autre en mode carpe, sans compromis. Je m’installe sur une petite avancée entre la baie et l’eau libre, tandis que Michal choisit une partie plus ouverte du plan d’eau.
Je commence par préparer ma canne à carpe. Pour le stalking et la pêche en rivière, j’utilise des cannes Century C2 MKII, et celle-ci en particulier est une 10 ft de 3 lb. Pour ce style de pêche, c’est le haut du panier, avec une action parabolique parfaite. À courte distance, cette canne est capable de tenir des monstres incroyables et d’encaisser tous les rushs, même avec de la tresse, mais ce sera pour une autre fois. Côté moulinet, c’est un Daiwa Basia 45 SLD QD garni de Shimano Technium PB 0,305 mm, et sur les 12 derniers mètres j’utilise un nylon conique qui monte progressivement jusqu’à 0,50 mm. Cet ensemble est tout simplement sans compromis, et j’oserais l’emmener n’importe où. Pour le montage terminal, cela fait déjà des années que j’utilise le Kryston Score Zero Leadfree 45 lb, c’est ce qui me couvre le dernier mètre. Viennent ensuite un montage plombé latéral et un bas de ligne Slip D Rig. Ce montage me donne du poisson même là où la plupart des pêcheurs ne font que galérer, et en pratique, cela fait des années que je ne pêche presque plus avec autre chose. La seule chose qui change aujourd’hui, c’est l’esche. Depuis déjà quelques semaines, je teste la nouveauté Pro-Stim Liver.
Dès le premier contact, je suis tombé amoureux de cette gamme, et à l’heure actuelle je pêche peut-être même avec elle plus qu’avec Pacific Tuna, mais là aussi, ce sera pour une autre fois.
Je prends donc seulement un wafter de 12 mm et j’envoie tout le montage sous l’un des buissons au bord. En même temps, je prends ma Browning pour la pêche au flotteur, j’équilibre un flotteur d’un gramme et je le place avec des asticots dans la baie.
Je n’ai même pas le temps de m’installer ni de savourer la beauté qui nous entoure que je vois le flotteur, après quelques légers balancements, partir lentement sur le côté tout en s’enfonçant sous la surface.
Je saisis aussitôt la canne et, un instant plus tard, je décroche une petite brème.
C’est peut-être l’état d’esprit dans lequel m’ont mis ces eaux magnifiques, ou peut-être ce désir qui m’a poussé jusqu’ici, mais la pêche au flotteur me procure une joie de petit garçon. Le parcours que j’ai découvert ici la semaine dernière a sans doute rouvert dans mon esprit un compartiment rempli de ces sensations heureuses de l’enfance, que la plupart des pêcheurs modernes ne savent même plus imaginer. Aujourd’hui encore, tous ces moments où nous partions pêcher la perche avec une simple bobine de fil et des vers restent gravés très profondément dans mes souvenirs. Chaque lancer se terminait par un poisson au bout de quelques secondes. Le flotteur touchait à peine la surface qu’il disparaissait déjà dessous. Et aujourd’hui, c’est très semblable. Certes, je ne pêche pas de pirates rayés, mais les touches arrivent vraiment très vite, et sur une canne au flotteur bien souple, le combat avec de petites brèmes est plutôt amusant.
Tournant
Mais pour que nous n’oubliions pas non plus la canne sous les buissons, elle a décidé de se rappeler à nous de manière assez spectaculaire. La canne, qui reposait dans l’eau depuis à peine dix minutes, a failli partir à l’eau, tant la violence de la touche était incroyable, et le poisson prenait du fil sur le frein comme un bateau de course. Je laisse donc le flotteur à son sort et j’essaie d’arrêter cette machine sur la canne à carpe. Les premiers instants me laissent penser qu’il s’agit d’un petit carpeau, un poisson de rempoissonnement tout ce qu’il y a de plus classique. Le stopper et le faire tourner est un jeu d’enfant, et le ramener vers moi aussi. Enfin, jusqu’au moment où il se trouve à environ 4 mètres de la berge. Là, le rodéo commence et la carpe reprend du fil sur le frein à plusieurs reprises. D’un coup, je ne suis plus vraiment sûr de sa taille, pour un petit sujet de rempoissonnement elle a soudain beaucoup trop de puissance. La profondeur au bord où je me trouve est comprise entre 1,5 et 2 m, et je n’arrive décidément pas à la faire monter en surface. De temps à autre, alors que j’y suis presque, le poisson fait une petite culbute et disparaît de nouveau, mais cela me suffit pour comprendre que ce n’est pas un si petit morceau que ça. Je n’ai aperçu que la nageoire caudale, mais cela me suffit. Sa taille correspond à sa puissance, et surtout j’admire ses couleurs presque automnales.
Après plusieurs autres tentatives de fuite de ce magnifique poisson, je le guide au-dessus de l’épuisette et une joie incroyable m’envahit.
Je ne mesure ni ne pèse le poisson ; à en juger par la taille de l’épuisette et la carrure de son corps, je l’estime à environ cinq kilos, et je pense que c’est une estimation juste. L’hameçon est parfaitement piqué dans la lèvre inférieure de sa gueule sans doute éraflée pour la première fois, et je le remets aussitôt dans son élément.
Honnêtement, je n’espérais même pas une touche aussi rapide, et même si pour certains ce n’est qu’un petit poisson, pour moi il est parfait, avec toute l’émotion qui l’accompagne. Je remets donc une nouvelle esche, j’ajoute un peu de dip, et le petit piège repart sous le buisson. Il est maintenant temps de régler aussi la seconde canne, car dès le combat avec ce petit carpeau, mon flotteur avait commencé à voyager un peu partout dans la baie, et il n’a pas cessé depuis. Je relâche donc une autre brème et je poursuis ma belle cavalcade.
L’heure du changement
Je continue ainsi à m’amuser encore pendant plusieurs dizaines de minutes, avant de décider de passer aux vers de fumier. En même temps, cette deuxième canne me trotte toujours dans la tête ; je n’en ai pas un bon pressentiment. Le lancer ne m’a pas vraiment plu, et ce petit carpeau a en plus fait tellement de vacarme là-bas qu’un autre ne reviendra sans doute pas de sitôt. Je ramène donc la canne au wafter, ravive l’arôme, et l’envoie un peu plus loin, sous les branches d’un vieux saule au large houppier.
En même temps, après encore quelques brèmes prises aux vers de fumier, je commence à avoir envie d’un petit carpeau. Un tel combattant au flotteur, ce serait la cerise sur le gâteau. Je refais donc tout le montage : un hameçon de taille 10, un flotteur à antenne sur potence latérale, le tout bien équilibré, un ver au bout, et nous voilà partis sur l’eau libre. Ici pourtant, la pêche au flotteur active devient passive. De temps à autre, l’antenne tressaille, mais sinon pas la moindre touche. En revanche, la deuxième canne se manifeste à nouveau par le bourdonnement du frein, et je bondis dessus avant que le petit carpeau ne l’envoie là où il ne devrait surtout pas aller.
Ce combat est nettement plus calme et, après un court bras de fer, il se termine dans mon épuisette.
Cette carpe est nettement plus petite, quelque chose autour de trois kilos. Elle a sans doute subi une blessure à la colonne dans sa jeunesse, mais malgré sa silhouette légèrement déformée, elle est vraiment magnifique. Cette fois, c’est un superbe miroir bien rond, avec des écailles uniquement près de la dorsale et de la caudale. Ses opercules brillent d’un vert émeraude, sa nageoire caudale tire de nouveau joliment vers l’orange, mais ce qui me surprend le plus, ce sont ses flancs. Au toucher, ils sont incroyablement soyeux et présentent une teinte saumon qui se fait plus ou moins marquée selon les reflets de la lumière. Ici, la nature s’est vraiment amusée avec chaque détail.
Le petit carpeau est de nouveau parfaitement piqué dans la lèvre inférieure, et le Pro-Stim tourne comme un fou, sortie après sortie. Il envoyait les mêmes bombes le week-end dernier sur la rivière, et lors de plusieurs autres sorties avant cela.
Que ce soit sur la rivière ou sur le plan d’eau précédent, il a même rapporté du poisson alors que les autres terminaient sans la moindre touche, il fonctionne tout simplement exactement comme il le doit.
Pour conclure
Il ne nous reste plus qu’une heure de pêche sur cette sortie très courte, mais je crois que cela m’est déjà égal. J’ai vu des lieux venus d’un autre temps et de rêves bien présents, et c’est précisément de ces instants-là que parlent les Carnets de Carpe, ces expéditions qui n’apportent peut-être pas de réponses, mais d’autant plus de paix à l’âme d’un pêcheur. J’ai pris deux magnifiques carpes. J’ai profité de la pêche au flotteur dans une belle baie et passé une agréable journée au bord de l’eau avec un ami.
Bien sûr, l’appétit vient en mangeant, alors nous avons déjà tous les deux hâte de repartir sur ces eaux. Cette fois, en revanche, ce sera vraiment en pur stalking. Nous prévoyons en effet de pêcher directement dans les arbres immergés, où en ce moment les poissons se montrent les uns après les autres, et certains ont vraiment belle allure.
Mais pour l’instant, il est temps de rentrer à la maison et de continuer à rêver mes rêves jusqu’à la prochaine fois. Je sais que je reviendrai encore sur ces eaux, mais pour les Carnets de Carpe, le moment est venu de les laisser derrière moi et de partir vers un autre parcours, une autre histoire et une autre aventure.
Les meilleures histoires se transmettent en silence. D’une eau à l’autre. D’un pêcheur à l’autre. Rejoins ceux qui vont plus profond.
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